Extrait Roman (chapitre 1 et 2 revisité)

Publié le par Jimmy

Je poste ici les chapitres 1 et 2 de mon roman. Le nom du protagoniste a changé, il ne se prénomme plus Phil mais Jeff. Un petit clin d'oeil à Lilian Bezard qui trouve que je suis l'écrivant français le plus américain.

Donc voici les 2 premiers chapitres quelque peu modifiés. Si vous avez des réactions, n'hésitez pas. Bonne lecture.

 

"Assise face à lui, elle continuait de se lamenter sur sa journée passée au bureau, de la montagne de dossier dont elle avait la charge et qui la minait pour le reste de la journée, de son supérieur qui lui sortait les pires vacheries et qui louchait sur son décolleté et de ses collègues qui ne l’appréciaient guère et se démenaient pour l’éviter.

Jeff l’écoutait, sans broncher. Hochant la tête de temps à autre histoire de prouver qu’il suivait le fil mais son attention était fixée ailleurs, accoudée au comptoir avec cette femme plantureuse dont il captait la voix éraillée par vague mesurée.

Il était arrivé un quart d’heure plus tôt qu’elle et avait choisi de s’asseoir sur cette banquette en cuir, dos au mur, de manière à pouvoir trouver une porte de sortie si jamais la rencontre tournait à la foirade.

Depuis une heure qu’ils étaient installés à cette table, elle n’avait presque pas touché à son cocktail alors que Jeff entamait déjà sa deuxième pinte de bière. L’alcool l’aidait à garder son calme.

Lucie avait un physique ingrat et n’était pas dotée d’un très grand sens de l’humour : le duo gagnant qui assurait de conclure sans trop se fouler.

Ils étaient tombés l’un sur l’autre au détour d’une chatroom sur un site dédié aux célibataires. Les modalités d’usage expédiées, Lucie avait insisté pour qu’ils se voient dans les plus brefs délais. Elle semblait affamée et aux abois : l’affaire était gagnée d’avance. Il n’y avait plus qu’à porter l’estocade finale et celle-ci était supposée se produire le lendemain soir.

La toile est un endroit propice aux rencontres. L’époque où on faisait la connaissance de sa femme aussitôt sorti de l’adolescence et avec qui on se mariait juste après l’avoir mise enceinte est révolue. Le monde n’est plus comme ça. D’ailleurs plus personne ne reste marié bien longtemps.

Ils avaient convenus d’un endroit pour leur première soirée passés ensemble : un pub irlandais à la périphérie du centre-ville. Un endroit assez pittoresque au demeurant mais où Jeff avait la bonne fortune de croiser une femme comme celle qu’il ne quittait plus des yeux depuis déjà dix minutes. Ses fesses débordaient du tabouret en cascade de chairs molles et son chemisier ne cachait en rien les bourrelets qui saillaient sous le vêtement trop étroit.

Le barman glissa un compact-disc dans la chaîne et la voix cristalline de Freddie Mercury sortit aussitôt des haut-parleurs fixés de part et d’autre du comptoir. Jeff reconnut Fat Bottomed Girls et se surprit à imaginer cette femme danser sur cet air, faire onduler son corps tout en rondeurs comme pour l’hypnotiser.

C’est au moment où le batteur frappa le début du morceau que la belle inconnue choisit de quitter le bar, une cigarette coincée entre l’index et le majeur de sa main droite et un briquet dans l’autre, la tête tournée vers l’amie qui l’accompagnait.

« Tu ne veux pas aller t’aérer un peu, suggéra Jeff à sa conquête d’un soir, une pointe d’empressement dans l’intonation de sa voix, et assouvir une vieille habitude ?

    T’es gentil toi. Je te rappelle que j’essaie d’arrêter.

    Tu ne vas pas me dire que tu n’as pas envie de t’en griller une là, maintenant ?

    C’est assez compliqué puisque ça fait un petit moment que je reçois la fumée des autres chaque fois que la porte du bar s’ouvre alors…

    Raison de plus.

Il l’observait à travers la vitre, il la regardait se mouvoir dans l’épais nuage de fumée qui sortait de ses narines et qu’elle recrachait d’une manière qu’il jugeait incroyablement sexy. Elle lui tournait toujours le dos comme s’il s’agissait d’un jeu et se mettait à rire chaque fois que son amie s’adressait à elle. Un rire de gorge, presque gras et qu’elle accompagnait de grands gestes qui ne faisait qu’attirer davantage l’attention sur elle. Il y avait quelque chose de communicatif dans ses gloussements qui emportaient les badauds dans un cortège d’hilarité.

Lucie venait de lui donner un argument de poids, pour lui éviter d’avoir à sortir, mais son esprit était résolument absorbé par ce qui se passait sur le trottoir et il n’eut aucune réaction.

    Tu m’écoutes oui ou non ? lui lança-t-elle, claquant volontairement son verre sur la table.

    Excuse-moi. J’étais…

    Qu’est-ce qu’il y a ce soir ? Tu sembles ailleurs.

À cet instant, il avait éprouvé le besoin de lui avouer que ses jérémiades sur sa journée merdique avait finit de le convaincre que ce rendez-vous était, en fin de compte, une immense connerie mais il ravala ses mots lorsque cette femme revint dans le bar, une odeur de monoï mêlée à celui du tabac flottant dans l’air. De nouveau au comptoir, les deux amies se prirent en photo dans des poses tantôt comiques, tantôt suggestives.

    Jeff !

    Pardon ?

    Je commence à croire que cette fille t’intéresse plus que moi.

    Qu’est-ce que tu vas chercher là ? fit-il sans conviction.

    Je ne comprends pas. On avait super bien accroché.

    Mais c’est toujours le cas.

Il mentait et elle n’y voyait que du feu.

    Alors qu’est-ce qui ne va pas ?

Au comptoir, Jeff venait de se faire capter par l’amie de l’inconnue – une amie qu’il se souvenait avoir déjà vu quelque part, au collège ou au lycée peut-être – qui en fit part aussitôt à l’intéressée. L’homme se mit à rougir et bredouilla quelques mots.

    Tu as des ennuis, demanda Lucie, lui caressant le bras.

    Je ne veux pas en parler.

    Est-ce que je peux faire quelque chose ?

    Ce n’est pas pour me faire psychanalyser que je suis venu.

    Et moi qui te parle de mes petits tracas. Je suis désolée. J’me sens conne.

    Mais non. Pas du tout. »

Même si l’inconnue rondouillarde le branchait plus, Jeff ne parviendrait pas à se débarrasser de Lucie – d’autant que provoquer une dispute dans ce pub ne lui serait pas d’une grande aide – et puis à son niveau, il n’avait pas le droit de dire non à une petite séance de baise ; son abstinence forcée n’avait que trop duré.

Il avala son verre d’une traite, saisit Lucie par le bras et se dirigèrent vers l’extérieur. L’inconnue et son amie les dévisagèrent et Jeff remarqua le piercing qui pointait sous la lèvre inférieure de la ronde rigolote. Ils échangèrent un sourire et le couple disparut.

Arrivés à l’appartement, ils vidèrent les trois quarts d’une bouteille de vodka avant de faire l’amour sur le canapé du salon puis dans la chambre à coucher.

Dans la nuit Jeff se releva, en sueur et les cuisses totalement endolories, car le nom de cette fille lui était revenu. Il la rechercha sur les réseaux sociaux et finit par tomber sur son profil. Par chance, elle venait de poster les photos de sa soirée passée au pub. Le pub.

Sur l’une, elles grimaçaient ; sur l’autre, elles tiraient toutes deux la langue. Des ados dans des corps de femmes. Et c’est après s’être rendu compte qu’un clou lui transperçait la langue, que Jeff apprit enfin son prénom.

Grace.

 

*

 

Il émergea bien avant elle, son sexe toujours en érection comme si l’inconnue de la veille l’avait tenue en éveil durant toute la nuit. Cette femme qui avait pénétré son esprit et qui s’était mêlée à leurs coïts.

Sorti des toilettes, Jeff se dirigea vers la cuisine où il fit couler un café. Il prépara deux tasses qu’il disposa sur la table de la cuisine. Lucie se glissa hors du lit, le salua rapidement de la main avant d’investir la salle de bains. Jeff profita de ces quelques minutes pour relever sa boîte email et fouiner un peu sur la toile.

 « Tu aurais de l’après-shampooing ? lui hurla-t-elle de derrière le rideau de douche.

Mais Jeff continuait de tapoter sur son clavier, épluchant le profil de Grace et de son amie à la recherche de la moindre info sur l’une ou l’autre. Il y avait dans ses gestes un soupçon de voyeurisme. Pour tout dire, il se délectait de parcourir leurs existences – rendues accessibles pour tout un chacun sur le réseau social le plus utilisé dans le monde. Et quel mal y avait-il à cela ? Même une nuit passée avec Lucie ne changerait rien à son statut sur MN. Coucher avec elle n’avait pas fait d’eux un couple. Il était tout aussi libre qu’avant.

Une plaisante odeur de café s’échappa de la cuisine. Jeff rabattit l’écran de son ordinateur portable et versa le contenu de la cafetière dans une grande thermos. La porte de la salle de bains s’ouvrit et une Lucie toute pimpante en sortit :

    Tu ne m’as pas entendu ?

    Pardon. Entre le boucan de la douche et celui de la cuisine…

    Ce n’est pas grave. Je me démêlerais les cheveux ce soir. C’est pour ça que je me suis fait une queue de cheval. Ça te plaît ?

Il évita la question et lui servit une tasse d’arabica :

    Du sucre ou bien du lait ?

    Seulement du sucre. Merci.

    Je t’en prie.

Même une nuit de sexe intense n’était pas parvenu à chasser Grace de sa tête. Comment aurait-il pu ? Elle qui l’avait hanté jusque dans ses fantasmes. Et il se retrouvait avec le même problème que la veille : Grace qui parasitait son esprit, gagnant plus d’espace, déambulant à présent entre le salon et la cuisine, incarnation étrange et érotisée des sculptures de Niki de Saint Phalle.

    Je me serais bien attardée ce matin mais j’ai une réunion à laquelle je dois assister. Ça ne m’enchante pas vraiment mais quand il faut…

    Je comprends, fit-il presque soulagé qu’elle s’en aille. En tout cas, avec tout ce que tu m’en as dit, je ne comprends pas pourquoi tu ne démissionnes pas.

    Comme tout le monde :  je n’ai pas d’autre choix. J’ai des factures à payer.

    Pas vraiment.

    C’est-à-dire ?

Jeff s’était déjà retrouvé dans ce genre de posture délicate et il avait horreur de ça. Devoir se débattre avec les préjugés des personnes lambda et avoir à expliquer que ce n’était pas une tare de ne plus travailler pour le moment était usant pour le moral.

    Disons que j’ai perdu mon job et que je touche les indemnités chômage.

    Ah bon ? fit-elle, interloquée, terminant son café. Et ça dure depuis quand ?

    Presque un an.

    Si longtemps que ça ?

Il sentit son visage gagné par un afflux de sang dont il se serait bien passé et qui ne faisait qu’accroître son embarras. Se retrouver en position de faiblesse était ce qu’il redoutait le plus. Elle ajouta, presque arrogante :

    Et tu n’as jamais pensé à te reconvertir dans autre chose ? Ou faire une formation. Tu ne peux pas rester toute une année sans rien faire.

    Mais je bosse quand même.

    Comment ça, tu ne viens pas de me dire que tu touchais…

    Si si, l’interrompit-il, un brin vexé, mais je m’emploie à quelque chose de plus « grand ».

    Plus grand ?

    Oui.

Il se leva de sa chaise et lui demanda de le suivre dans le salon. Autour de son ordinateur portable, des magazines, empilés au petit bonheur ainsi, côtoyaient des revues sur le cinéma, la science-fiction et le fantastique.

    Tu passes ton temps à lire. Je ne vois pas ce qu’il y a de si grand

    Non, tu n’y es pas. Je ne fais pas que lire. J’écris.

    Tu écris ? Tu te prends pour un romancier ou quelque chose comme ça ?

    J’essaie en tout cas. J’ai participé à quelques concours et je réponds assez souvent à des appels à textes que lancent certains magazines.

    Ah ouais ? dit-elle, amusée, étouffant un rire. Et ça marche ?

    Jusque-là je n’ai encore aucune nouvelle de publiée mais c’est le but que je veux atteindre.

Au fil de la conversation, Lucie s’était dangereusement rapprochée de la porte d’entrée. Heureux de pouvoir enfin parler de son amour de la littérature à quelqu’un d’autre que ses connaissances sur MN, Jeff ne s’était rendu compte de rien et pensait, à tord, qu’elle s’intéressait à ce qu’il faisait de ses journées. Elle avait revêtu sa veste, saisit son sac à main sans même qu’il s’en aperçoive et c’est au moment où la porte s’ouvrit que tout se fit jour dans son esprit.

    Bon, écoute on a tous des choses à faire.

    Attends, tu ne vas pas partir comme ça.

    Je viens de rater mon train. Je vais devoir prendre un taxi.

    Mais je peux t’amener si tu veux, fit-il, s’excusant presque de lui avoir tenu la jambe avec ses lubies d’écrivaillon.

    Non, je ne voudrais pas troubler… ton travail.

    Ça ne me dérange pas, je t’assure.

    On reste en contact, d’accord ?

Elle mentait et il n’y voyait que du feu.

    Oui, y’a pas de souci.

    Ah et au fait, romancier ça n’a jamais été un métier. Si tu veux un bon conseil : trouve-toi un vrai job ! »

La porte claqua et mit un terme aussi bien à leur conversation qu’à leur relation ; si on pouvait parler en pareils termes de ce qui s’était passé la veille.

Il la vit s’éloigner du haut de sa fenêtre, une cigarette à la bouche et le portable à l’oreille ; elle qui était censé avoir arrêté.

Jeff se retira lorsqu’elle ne fut plus qu’une tâche dans la foule matinale, sentant encore cette gifle mentale lui brûler les joues. Il avait la certitude que Lucie ne prendrait plus de ses nouvelles. Mais était-ce si mauvais ? Avait-il vraiment besoin d’une femme comme elle dans son entourage ?

Encore que ce ne soit pas le fait qu’elle ait fichue le camp aussi rapidement qui le gênait le plus. Alors que sa remarque. Était-elle forcée de lui balancer ça en pleine figure ? Qui était-elle pour affirmer que romancier n’était pas un vrai métier ? Elle détestait son job et avait la nausée rien qu’à l’idée de s’y rendre alors que Jeff adorait ce qu’il faisait même si ça ne lui rapportait pas un rond ; pour le moment.

Il retourna à son ordinateur et passa en revue la pile de magazines. Tous ces noms sur les couvertures. Des noms dont peu de gens avaient entendus parler mais qui le passionnait, lui. Des types bourrés de talent qui attendaient, eux aussi, leur heure de gloire.

Or pour lui : aucune publication en vue ni de courriel inattendu venant du responsable d’une obscure maison d’édition. Non, son quotidien était sans surprise. Et ce matin-là ne dérogeait pas à la règle. Même un énième coup d’œil à sa boîte email n’y changera rien. Alors il agit comme il le faisait habituellement lorsque quelque chose lui arrivait sur le coin de la figure et qu’il sentait monter en lui cette rage éruptive : il ouvrit une page de traitement de texte et frappa les touches du clavier aussi fort qu’il le pouvait.

Des mots apparaissaient sur l’écran. Des mots qui, mis bout à bout, devenaient des phrases. Et d’une manière dont il ne comprenait pas encore le cheminement, une histoire prenait forme sous ses yeux, sous ses doigts. La magie opérait ainsi, non pas tirée du néant mais de la colère qu’il ressentait.

La matinée fila, rythmée par les trajets salon/cuisine en quête d’une dose de café supplémentaire et des relectures multiples du texte qui prenait de l’ampleur et s’étoffait à chaque correction.

Un peu avant le déjeuner, il s’affala au fond de son fauteuil, visiblement épuisé par l’effort qu’il venait de fournir. Sans s’en rendre compte, il avait placé Grace au centre de son histoire. Elle l’obsédait. Pourquoi cet acharnement ? Pourquoi elle ?

Le curseur clignotait au bout de la dernière phrase qu’il venait de taper lorsqu’une icône s’éleva de la barre de tâches. Une sorte de tour illuminée lui informant qu’il venait de recevoir un message ou que quelqu’un venait de commenter son profil sur markNet. Il s’y rendit aussitôt et vit qu’une demande d’ajout lui avait été envoyée : quelqu’un cherchait à entrer dans son rayon d’amis."

Publié dans Roman

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